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Numéro
17

Au Luxembourg, l’art contemporain prend son envol

Numéro art

Le nouveau format de la foire Luxembourg Art Week, qui s’est tenue du 12 au 14 novembre, a atteint son principal objectif : créer une dynamique autour de l’art contemporain dans le grand-duché. Un mouvement porté également par l’excellente programmation du Mudam, le musée d’Art moderne, et de la nouvelle Konschthal de la ville d’Esch, future capitale européenne de la culture en 2022.

Une tapisserie d’Etel Adnan (Tramonto, 2019) présentée par la Galerie Lelong & Co. à la Luxembourg Art Week.

Pour sa 7e édition, la foire initiée par le galeriste luxembourgeois Alex Reding affichait clairement sa double ambition : dynamiser le milieu de l’art luxembourgeois et transformer un événement local en une véritable plateforme régionale européenne. “Notre foire porte un beau regard sur la scène luxembourgeoise et sur celle de nos voisins, la France, l’Allemagne et la Belgique, d’ou viennent 90 % de nos exposants”, confirme son directeur. Exit l’ancienne halle d’exposition (qui n’avait pas les faveurs de toutes les galeries et qui est désormais utilisée pour la vaccination contre le Covid) au profit d’une plus classique et très efficace tente à triple nef, plus proche des standards internationaux. Surtout, la foire, qui comptait à son ouverture une vingtaine de galeries, en réunit désormais 80 sur ses 5 000 m2. À l’exception de la Galerie Lelong & Co. (présentant d’ailleurs un très beau stand), les grandes galeries internationales n’ont pas encore sauté le pas – malgré l’esprit très convivial de la foire. Le collectionneur international n’y trouvera pas les habituels Anish Kapoor et Urs Fischer. La Luxembourg Art Week se concentre – avec un succès non démenti – sur des œuvres n’excédant qu’à de très rares exceptions les 60 à 80 000 euros. Chez la galerie parisienne Eva Meyer, par exemple, les travaux sur papier de Francis Picabia se négocient autour de 30 000 euros, un ensemble de Man Ray autour de 40 000 euros. Les valeurs sûres sont largement à l’honneur : les peintres abstraits des années 60 pour la galerie Arnoux, Bernar Venet et la nouvelle figuration de Bernard Rancillac chez Ceysson & Bénétière, des œuvres sur papier de François Morellet chez Hervé Bize ou encore une toile de Simon Hantaï pour la Galerie F. Hessler.

Sophie Ullrich à la galerie Nosbaum Reding, Luxembourg.

Le travail de Jacqueline Surdell est représenté par la galerie Spazio Nobile (Bruxelles). Cette grande tapisserie blanche a récemment été acquise par la Fondation Thalie. Untitled IIV: Gully in the Mountains - Materials: braided cotton cord, steel rode - Dimensions :152 x 168 x 25 cm - Year: 2020

La nouvelle création tire pourtant son épingle du jeu grâce aux ambitions de quelques galeries : celle d’Alex Reding en premier lieu, qui présente par ailleurs dans sa galerie luxembourgeoise des œuvres de la jeune peintre suisse Sophie Ullrich ou encore de l’artiste luxembourgeoise Su-Mei Tse, Lion d’or à la Biennale de Venise en 2003. Ceysson & Bénétière, encore elle, a suscité de l’intérêt avec la présentation de Mounir Fatmi et du Coréen Nam Tchun-Mo, peu connu ici, tandis que le Français Praz-Delavallade, dont c’était la première participation, pariait sur un duo de jeunes peintres : Philippe Decrauzat et Maude Maris. La Galerie Lelong & Co., dont la réputation en termes de programmation n’est plus à faire, proposait ainsi le stand le plus qualitatif avec ses grands diptyques de Fabienne Verdier dont la prochaine exposition ouvre le 18 novembre à Paris, ses pièces de Jan Voss (un grand format à 60 000 euros a été vendu) et David Nash (entre 4 500 et 20 000 euros), et surtout de très belles œuvres d’Etel Adnan dont on apprenait la disparition alors que la foire s’achevait. La belle surprise est venue de la Belgique, à laquelle la foire consacrait une section entière, et plus précisément de la galerie Spazio Nobile. On retiendra notamment l’Américaine basée à Chicago Jacqueline Surdell, et la designer taïwanaise basée à Eindhoven Pao Hui Kao. Les deux artistes sont en lice pour le Loewe Craft Prize 2022 dans les catégories “textile” et “papier”.

Le délicat travail du papier de Pao Hui Kao. Courtesy Spazio Nobile ©Margaux Nieto.

Il faudra se rendre au Mudam, à quelques encablures, pour découvrir les artistes internationaux les plus pointus. Le musée d’Art moderne à l’exceptionnelle programmation présente une passionnante exposition autour du “postcapitalisme”. Le terme peut rebuter, mais ce n’est pas le cas des œuvres, qui appréhendent chacune à sa manière un XXIe siècle marqué par la dématérialisation de l’économie, l’omnipotence des géants de la technologie et de leurs idéologies, la financiarisation des échanges ou encore la place des mondes virtuels et des réseaux sociaux dans nos imaginaires. Martine Syms met ainsi en scène son avatar, programmé non seulement à partir de son image, mais également de ses mots et de ses informations personnelles. “Une mauvaise Siri, dit l’Américaine, une femme noire en pleine ascension sociale, violente, autocentrée, sociopathe, de genre neutre.” La vidéo est installée sur un papier peint figurant une “carte des menaces” : un processus de modélisation utilisé dans le domaine de la cybersécurité dans le but d’identifier d’éventuels points faibles. Ici, il s’agit des vulnérabilités de Martine Syms elle-même. Ou comment le corps se plie aux logiques sécuritaires… et se révolte. Notre rapport à la technologie est également au cœur des travaux photographiques de Josephine Pryde, composés de plans rapprochés de mains interagissant avec des objets tactiles. Notre dépendance croissante aux technologies – prolongements de notre corps – y est soulignée avec une ironie mordante par l’aspect volontairement commercial et publicitaire des clichés. L’Américaine Sondra Perry s’intéresse, quant à elle, à son frère jumeau Sandy, ancien joueur de basket dont les données biométriques ont été vendues à l’éditeur EA Sports pour l’un de ses jeux vidéo sans qu’il soit rémunéré en retour. Dans son installation, l’artiste superpose ses photos de famille et les vidéos de son frère à des extraits du jeu, et donc à la modélisation 3D du corps du basketteur, classifié comme tous les autres joueurs selon différentes informations, dont sa taille… L’artiste s’interroge : les corps numériques sont-ils dénués de tout droit ?

Josephine Pryde dans l’exposition “Post-Capital” au Mudam, Luxembourg.

L’exposition inaugurale de la Konschthal d’Esch, à une vingtaine de minutes de la capitale, est tout aussi puissante. Ce coup de massue de l’Allemand Gregor Schneider, maître de la provocation et Lion d’or à la Biennale de Venise en 2001, plonge le visiteur dans un véritable cauchemar éveillé. Depuis une porte de service, l’artiste invite à prendre l’ascenseur direction les étages non encore rénovés de la toute nouvelle institution. Schneider y a recréé l’appartement de N. Schmidt, un collectionneur – imaginaire ou réel, on ne le saura jamais – dont il se dit proche. L’errance dans les lieux doit se faire seul, abandonné au milieu de ces quelques pièces dignes d’un épisode de l’inspecteur Derrick ou de la maison abandonnée de Marc Dutroux. La lumière évoque habilement un film d’horreur. Il n’y a rien, si ce n’est cette télévision allumée qui diffuse des images de la pièce que l’on visite. Un homme traverse l’écran. Il n’est pas dans la pièce. Peut-être dans la suivante… Qui se cache dans le placard ? On se met à fouiller, par pulsion voyeuriste. Dans la salle de bains, l’eau coule dans la douche et dans le lavabo. La scène évoque Psychose. On redoute à chaque instant de voir le tueur au couteau entrer par l’autre porte. Chaque détail – les murs jaunis, les poignées de porte légèrement usées, les volets mi-clos, ce vide calculé des pièces – participe à l’exacerbation d’une angoisse primordiale. L’expérience se transforme encore plus en torture psychologique et émotionnelle lorsque, une fois descendu d’un étage, on redécouvre exactement la même mise en scène : l’appartement de N. Schmidt est à nouveau là, à l’identique. Comme un cauchemar sans fin.

Vue de l'exposition “Ego-Tunnel” de Gregor Schneider à la Konschthal de Esch au Luxembourg.

Depuis ses débuts, Gregor Schneider a fait de l’univers domestique, et plus particulièrement de la maison, son motif principal. Un motif qu’il n’a cessé de présenter tel un labyrinthe suscitant la claustrophobie. La maison n’y est jamais l’image d’Épinal du foyer protecteur, mais au contraire un lieu d’enfermement psychologique où toutes les psychoses et les obsessions peuvent se déployer, à l’abri du regard des autres. Le mal y rôde toujours, niché dans les murs, les odeurs et la lumière, indicible et pourtant saisissant. Le reste de l’exposition présente une partie du “répertoire de maisons” créées depuis des années par l’artiste : une cellule de la prison de Guantanamo, une chambre froide qui évoque celle utilisée pour torturer les prisonniers (on les passe ensuite dans une salle humide afin de provoquer un choc thermique). Toutes sont des recréations minutieuses et obsessionnelles de lieux existants. Tout y est dédoublé dans un jeu troublant sur le faux et le vrai, jusqu’à l’écœurement. Il en va ainsi d’une salle totalement vide, au sol couvert de lino, sans fenêtres, avec pour seule présence un minuscule matelas rouge. Schneider ne dit rien, ne commente pas, et laisse notre imaginaire terrifié faire le travail et songer à la chambre d’un junkie ou, puisque le pire est toujours possible, à celle d’une jeune fille enlevée… L’artiste maximise l’émotion avec un art du vide et du silence, usant des mécaniques cinématographiques du cinéma d’horreur et pariant sur la curiosité et le voyeurisme malsains du public. Il n’y a pas de hasard : alors que l’artiste recevait son Lion d’or à la Biennale de Venise, pour la reproduction de sa propre maison (véritable laboratoire de formes domestiques psychotiques), Loft Story faisait son apparition à la télévision française. Toujours plus enclin à la polémique, l’artiste allemand a également racheté la maison d’enfance de Joseph Goebbels. Il y a refait la gelée de cerise que mangeait le nazi… à la recherche de l’esprit (maléfique) des lieux, comme s’il suspectait les structures domestiques qui nous entourent d’être à l’origine de nos pathologies.

 

Ego-Tunnel de Gregor Schneider, Konschthal de Esch, Luxemnourg. Jusqu’au 09 janvier 2022.

 

Post-Capital – Art et économie à l’ère du digital, une exposition collective du Mudam, Luxembourg. Jusqu’au 16 janvier 2022.

 

https://luxembourgartweek.lu

Vue de l’exposition “Ego-Tunnel” de Gregor Schneider à la Konschthal de Esch, Luxembourg.