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09 Mai

David Adjaye, l’architecte qui a été fait chevalier par la reine

 

Au sein de l’exposition “David Adjaye: Making Memory”, le musée du Design de Londres présente sept projets de l’architecte angloghanéen, élevé au rang de chevalier par la reine d’Angleterre en 2017, qui explorent le thème de la mémoire collective. 

Par Maïa Morgensztern

Maquette de la cathédrale nationale du Ghana conçue par David Adjaye (projet en cours). Photo Ed Reeve.

“L’architecture est un bon moyen de transmettre l’Histoire, même s’il s’agit de celle d’un traumatisme”, confie sir David Adjaye. Attablé dans les bureaux du musée du Design à Londres, l’architecte, né en Tanzanie de parents ghanéens, se dit conscient de la difficulté d’une telle mission. C’est pourtant l’idée qu’il vient défendre lors de l’inauguration de son exposition dans la capitale anglaise. L’exposition David Adjaye: Making Memory ouvre sur un étrange abécédaire visuel : des pyramides de Gizeh à la statue de la militante Millicent Fawcett par Gillian Wearing, en passant par les moais de l’île de Pâques, le regard parcourt une sorte de classification historique du mémorial destinée au néophyte. Les monuments sont rangés dans des catégories souvent réductrices. Des cartels d’exposition tels que “ancien”, “tombe”, “obélisque”, “espace” ou encore “statue” distinguent les édifices, comme si un mémorial ne pouvait avoir qu’une définition. Mais au fond, cette organisation un peu bancale pose une vraie question, celle de l’architecture comme outil de représentation de notre mémoire collective.

 

Pour David Adjaye, il s’agit en effet de s’éloigner du concept de monument statique, devant lequel on est simplement appelé à se recueillir, pour ouvrir la voie au partage d’une expérience commune. Une vision qui correspond visiblement à l’air du temps, puisque son agence vient justement d’être choisie pour bâtir le mémorial de l’Holocauste de Grande-Bretagne, dont la maquette est exposée au musée du Design. Ce mémorial, qu’on projette d’implanter en face du Parlement anglais, sur le site de Victoria Tower Gardens, comportera un “centre d’apprentissage” en sous-sol, construit en collaboration avec Ron Arad Architects. Pour s’y rendre, il faudra longer l’un des 23 “ailerons” de bronze, séparés entre eux par 22 espaces qui représentent les pays touchés par la Shoah. “L’Holocauste a une histoire complexe en Angleterre, explique Adjaye, notre intention est de révéler la nature profonde de ces terribles événements pour qu’ils ne se retrouvent pas enterrés sous leur passé.” Des paroles qui ne sont pas uniquement symboliques, dans un pays où les propos antisémites et négationnistes se multiplient, et dont le gouvernement se penche sur la fermeture de ses frontières après le Brexit.

 

Parmi les autres projets présentés à l’intérieur de cette exposition, une salle est dédiée au musée national de l’Histoire et de la Culture afro-américaine de la Smithsonian Institution de Washington. Inaugurée par le président américain Barack Obama en 2016, le bâtiment remporte le prix du Beazley Designs of the Year l’année suivante. Fidèle à ses principes, David Adjaye a, là encore, pensé l’architecture comme un symbole s’adressant à la mémoire collective. La forme du bâtiment fait en effet écho aux statues yoruba d’Afrique de l’Ouest, tandis que le design en filigrane du revêtement reprend, de son côté, les motifs classiques de l’artisanat afroaméricain. Il faut également souligner que le musée s’élève sur l’ancienne route de la traite des esclaves, au cœur de la capitale américaine. Une revanche pour certains, un scandale pour d’autres.

Réplique (détail) du pavillon Sclera, en tulipier de Virginie, réalisé par David Adjaye en 2008. Photo Ed Reeve.

“Les peuples qui ne réfléchissent pas sur leur passé sont condamnés à le revivre”, disait le philosophe américain George Santayana. Au-delà du rôle que doit remplir, au x xie siècle, un édifice dédié à la mémoire d’un événement, le projet de mémorial pose une autre question, tout aussi délicate : les devoirs de mémoire et d’éducation sont-ils plus importants que le devoir de réparation ? Au sujet de la restitution, sir David Adjaye répond très clairement. Selon lui, le retour des biens culturels doit se faire, à partir du moment où le pays spolié en fait la demande et que la situation politique y est assez stable pour assurer la pérennité de ces œuvres.

 

“Le patrimoine doit retourner dans son pays d’origine, mais cela ne doit pas ajouter un traumatisme à un autre. À savoir, celui de restituer les œuvres à celui de les avoir prises”, s’empresse-t-il d’ajouter. “Dans les cas d’appropriation de l’héritage d’un peuple par un autre, des liens se sont inévitablement créés entre ces deux entités. Le retour des œuvres permet d’établir un nouveau dialogue, et de tisser de nouveaux liens. Ces échanges font ensuite partie de leur histoire commune. Il ne faut pas les nier.” L’architecte profite de cette évocation pour saluer la position du président Emmanuel Macron “qui a pris pour la France la courageuse décision de voter la restitution d’œuvres dont l’Afrique avait été spoliée”. Un geste qu’il sait d’avance difficile à mettre en pratique, mais il se déclare optimiste.

 

L’architecte anglo-ghanéen sir David Adjaye est un homme résolument tourné vers l’avenir. Ainsi, il a récemment été nommé pour participer au Programme Rolex de mentorat artistique. Ce programme, lancé en 2002, est destiné à promouvoir la transmission de l’héritage artistique mondial aux générations futures. Une autre manière de construire une mémoire collective.

 

David Adjaye: Making Memory, maquette de la cathédrale nationale du Ghana conçue par David Adjaye (projet en cours). Photo Ed Reeve, Londres, jusqu’au 4 août.

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