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L’artiste David Altmejd et le groupe Yeasayer : une collaboration fantastique pour l'album “Amen & Goodbye”

 

Le groupe de rock Yeasayer a demandé au sculpteur David Altmejd de concevoir l’univers visuel de son dernier album, “Amen & Goodbye”. Numéro a rencontré les artistes pour évoquer la genèse de ce monde fantasmagorique.

Installation réalisée par l’artiste David Altmejd pour Yeasayer, utilisée en illustration de l’album Amen&Goodbye.

Photo : Mario Palmieri.

L’artiste canadien David Altmejd photographié devant son œuvre La Galerie des glaces (2016) exposée à la galerie Xavier Hufkens à Bruxelles.

Numéro : David Altmejd, vous avez réalisé, pour le visuel de l’album de Yeasayer, une installation impressionnante où se mêlent personnages mythiques et créatures surréalistes. De quoi s’agit-il ?

David Altmejd : À l’origine, le groupe m’a contacté pour que je supervise l’identité visuelle de l’album. Mais je suis un sculpteur. La seule chose que je sais faire, c’est créer des objets et des espaces. Alors je leur ai proposé de réaliser des sculptures qu’ils seraient libres d’utiliser.

Yeasayer : Et c’est ainsi qu’un matin, on nous a déposé une boîte. À l’intérieur, nous avons découvert des sculptures de nos têtes… décapitées. Elles ressemblaient aux œuvres de David qui représentent des figures humaines déformées. Nous les avons déposées délicatement dans notre studio et nous avons continué à enregistrer avec ce sentiment étrange qu’elles nous observaient. Et même qu’elles nous jugeaient.

David Altmejd : Et puis j’ai eu l’idée de réunir au sein d’une même installation grandeur nature tous les personnages mythiques, religieux ou imaginaires qui peuplent leur nouvel album. Je voulais les faire passer de l’univers musical du disque à notre monde matériel.

Yeasayer : La thématique religieuse est au cœur de notre nouvel album. Pour Amen&Goodbye, nous avions même comme ambition d’écrire un véritable manifeste religieux… même si nous ne sommes pas croyants. Notre idée était de mettre en lumière la continuité entre les religions, des dieux babyloniens comme Ishtar aux dieux grecs puis romains, du judaïsme jusqu’au christianisme.

 

Numéro : Ce n’est pas la première fois, David Altmejd, que des figures mythiques s’immiscent dans votre travail. Vos sculptures semblent représenter parfois des anges, parfois des loups-garous…

David Altmejd : Je ne suis jamais allé chercher une figure mythique pour l’intégrer à mon travail. Elles surgissent au cours du processus de création, sans que je m’en aperçoive. La figure de l’ange, par exemple, est apparue à l’occasion de ma série des Bodybuilders. Les Bodybuilders sont des corps qui utilisent leurs mains pour déplacer leur propre matière d’un endroit à un autre. D’une certaine manière, ils se reconfigurent eux-mêmes. Or, l’un des gestes fondamentaux en sculpture, selon moi, consiste à amener la matière vers le haut. Imaginez maintenant ce bodybuilder, effectuant ce même mouvement, prenant la matière de sa jambe, y créant un trou, pour l’amener vers le haut de son corps. La matière commence alors à s’accumuler derrière ses épaules. Des ailes lui poussent. La figure de l’ange apparaît. J’aime cette idée que des gestes si simples puissent donner naissance à une figure qui existe dans l’histoire humaine depuis des millénaires. J’ai l’impression alors de toucher à quelque chose de fondamental, que mon rapport à la matière a fini par créer du sens.

Lorsque nous composons, nous espérons toujours créer des morceaux si profonds qu’ils pourraient contenir des mondes entiers. Notre musique a toujours eu pour ambition de raconter des histoires. 

(Yeasayer)

Photo : Stéphane Gallois.

Les membres du groupe new-yorkais Yeasayer, Ira Wolf Tuton, Chris Keating et Anand Wilder.

Vous présentez en ce moment deux expositions à Bruxelles : L’Air, à la galerie Xavier Hufkens, et Les Géants, aux musées royaux des Beaux-Arts. Que peut-on y voir?

David Altmejd : Chez Xavier Hufkens, j’ai souhaité créer une atmosphère paisible, lumineuse et silencieuse, qui s’adapte parfaitement à l’espace de la galerie. J’y montre une tête, des structures en miroirs qui semblent disparaître dans l’espace, et également d’autres sculptures, notamment les Bodybuilders dont je vous parlais. Au musées royaux, l’exposition sera au contraire plus bruyante avec six géants de près de cinq mètres installés au milieu de l’immense forum. Ces géants sont très différents des figures à taille humaine que je crée depuis quelques années. Lorsque je travaille sur eux, ils sont si grands que j’en oublie qu’il s’agit de corps. Je n’y vois plus qu’un espace que je transforme en laboratoire. Je creuse un trou dans une jambe, et cela devient une grotte que j’explore. J’y cache alors des objets…

 

Est-ce que la création artistique est pour vous tous une manière d’inventer des mondes?

Yeasayer : Lorsque nous composons, nous espérons toujours créer des morceaux si puissants et si profonds qu’ils pourraient contenir des mondes entiers. Notre musique a toujours eu pour ambition de raconter des
histoires. En cela, elle se rapproche d’un film ou d’un livre.En l’écoutant, le récit le plus simple doit pouvoir prendre une ampleur infinie. S’il est question d’une grand-mère en train de servir la soupe, vous devez non seulement “voir” la scène, mais aussi humer le fumet du potage et ressentir les lents et douloureux mouvements de cette grand-mère. La musique, tout comme l’art, a cette capacité à proposer un environnement immersif et à créer des univers complexes.

David Altmejd : J’ai commencé mes études d’art par la peinture. Mais je m’en suis vite détourné au profit de la sculpture. Elle est la seule à exister dans le même espace que le spectateur. Elle vit et respire le même air. Au contraire, la peinture, le dessin, la photo ou le cinéma n’existent que dans un espace de représentation. J’aime la sculpture parce qu’elle est un corps parmi d’autres corps. Et le corps est l’objet le plus fascinant au monde. Je ne parle pas de sa forme ou de la peau, mais de cet objet si complexe qu’il peut contenir un univers aussi infini que l’être humain. Je voudrais que mes sculptures soient des corps. Je voudrais qu’elles soient comme le corps humain : des volumes finis aux espaces intérieurs infinis.

 

J’ai réuni au sein d’une installation grandeur nature tous les personnages mythiques, religieux ou imaginaires qui peuplent le nouvel album de Yeasayer.

(David Altmejd)

David Altmejd, La Licorne, 2016 (détail), bronze, 223 x 97,5 x 80 cm.

Chaque morceau d’Amen&Goodbye semble se construire selon un processus biologique propre, comme un organisme vivant qui n’en finirait pas de grandir en agrégeant des textures sonores hétéroclites. Comment leur donnez-vous naissance?

Yeasayer : Nous partons d’une idée et nous expérimentons. Lorsque la musique paraît trop évidente, nous nous en éloignons et nous lui ajoutons de nouvelles textures. Notre travail suit un processus chaotique de construction. Le chaos est l’essence même d’un groupe. Vous apportez vos idées et les autres membres commencent à les modifier. Le petit monde parfait que vous aviez élaboré dans votre coin disparaît. Le chaos s’installe. C’est ainsi que les choses avancent.

David Altmejd : Mon travail s’articule selon le même processus de construction-déconstruction. Je ne travaille jamais à partir de croquis ou de plans. J’improvise. Je sculpte un corps et je réalise, tout d’un coup, qu’il est nécessaire de couper un bras, ou d’ajouter de la matière ailleurs, afin que l’objet paraisse toujours en mouvement. Cette idée de mouvement est essentielle à mes yeux. La sculpture doit être vivante, pleine d’énergie et de tension. Pour cela, elle doit donner l’impression d’être encore en train de se construire, dans une dynamique. Une sculpture terminée serait à mes yeux un objet mort, sans intérêt.

Yeasayer : Avec Amen&Goodbye, nous avons également cherché à nous éloigner autant que possible d’une création qui serait figée, trop parfaite. L’avantage de travailler avec des ordinateurs est que l’on peut toujours améliorer le son. Mais cela aboutit à une perfection ennuyeuse, exempte de tous les défauts qui font pourtant la singularité d’un morceau. Nous nous sommes éloignés de la musique électronique pour revenir à un style de production plus proche du rock des années 60 ou 70, préservant tous ces accidents que n’importe quel ingénieur du son aurait immédiatement effacé des bandes aujourd’hui. Sur l’album, on entend le buzz d’un vieux piano, le bruit d’une machine qu’on active en plein milieu d’une prise de son, ou les bruits de la nature qui nous environnait pendant l’enregistrement en pleine campagne.

 

David Altmejd : C’est intéressant que vous parliez de la nature parce qu’elle m’inspire beaucoup. Non pas que je sois fasciné par la végétation, les arbres ou les animaux. Ce sont les mécanismes qui ont rendu possible leur création qui m’intéressent. Pour donner naissance à une orchidée, il aura fallu un processus complexe qui s’est étalé sur des milliards d’années. J’adorerais que mes sculptures soient le résultat d’un tel processus, d’une mécanique naturelle qui m’échappe. Il est très important pour moi de perdre le contrôle. Je veux que la sculpture prenne ses propres décisions, qu’elle suive sa propre logique et qu’elle m’indique ce que je dois faire. Si je contrôlais tout, elle ne serait que mon égale. Issue de mon esprit, elle ne pourrait être plus grande que moi. Alors que je veux qu’elle me dépasse.

Yeasayer : Mais, d’une certaine manière, ton œuvre t’échappe à travers notre collaboration. Nous avons scanné les objets que tu as fabriqués pour les incorporer dans un clip que tu n’as pas réalisé…

David Altmejd : Et j’adore ça. Je suis comme un parent qui observe de loin l’entrée dans la vie de ses enfants. En tant qu’artiste, je souhaite créer des objets si complexes et intelligents qu’ils puissent générer de multiples interprétations. Alors si quelqu’un est capable de leur faire dire une chose, et quelqu’un d’autre une chose totalement différente, c’est que mon enfant est en excellente santé.

 

 

 

Expositions L’air de David Altmejd, à la galerie Xavier Hufkens (Bruxelles), jusqu’au 9 avril, www.xavierhufkens.com, et Les Géants, aux Musées Royaux des Beaux-Arts de belgique (Bruxelles), jusqu’au 21 août, www.fine-arts-museum.be

 

Amen&Goodbye de Yeasayer (mute), disponible le 1er avril.

Par Thibaut Wychowanok

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