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Numéro
15 Honey Dijon, Black Girl Magic, Beyoncé

Pourquoi Honey Dijon est devenue la productrice fétiche de Beyoncé et Madonna

MUSIQUE

Flamboyante, talentueuse et fière, la DJ et productrice de musique électronique transgenre Honey Dijon est devenue en presque trois décennies une icône queer, une icône de la nuit et une icône de la mode. Influencée par Sade et Grace Jones, la native de Chicago qui a vécu à New York avant de partager son temps entre Berlin et Londres a imposé son style : hédoniste, éclectique – entre house, techno et disco – et prônant l’ouverture d’esprit et l’abolition des frontières entre les genres. Ses DJ sets fiévreux et son charisme stratosphérique font danser les foules dans les plus grands clubs du monde et ont séduit de grandes maisons telles que Louis Vuitton et Dior. Ultimes signes de reconnaissance ? L’ex-danseuse et performeuse américaine figure sur le dernier album de Beyoncé, Renaissance, et a remixé Madonna. Alors qu’elle vient de sortir son deuxième opus, le bien nommé Black Girl Magic, portrait d’une visionnaire qui fait évoluer les mentalités tout en enflammant les corps. 

  • Honey Dijon par Maxime Chermat © Courtesy of Defected Records

    Honey Dijon par Maxime Chermat © Courtesy of Defected Records Honey Dijon par Maxime Chermat © Courtesy of Defected Records
  • Honey Dijon par Ro Murphy © Courtesy of Defected Records

    Honey Dijon par Ro Murphy © Courtesy of Defected Records Honey Dijon par Ro Murphy © Courtesy of Defected Records
  • Honey Dijon par Michael Hunter © Courtesy of Defected Records

    Honey Dijon par Michael Hunter © Courtesy of Defected Records Honey Dijon par Michael Hunter © Courtesy of Defected Records
  • Honey Dijon en DJ set © Courtesy of Defected Records

    Honey Dijon en DJ set © Courtesy of Defected Records Honey Dijon en DJ set © Courtesy of Defected Records
  • Honey Dijon en DJ set © Courtesy of Defected Records

    Honey Dijon en DJ set © Courtesy of Defected Records Honey Dijon en DJ set © Courtesy of Defected Records
  • Honey Dijon par Haydon Perrior © Courtesy of Defected Records

    Honey Dijon par Haydon Perrior © Courtesy of Defected Records Honey Dijon par Haydon Perrior © Courtesy of Defected Records
  • Honey Dijon par Haydon Perrior © Courtesy of Defected Records

    Honey Dijon par Haydon Perrior © Courtesy of Defected Records Honey Dijon par Haydon Perrior © Courtesy of Defected Records

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“Vous savez comme les gens sont beaux la nuit, c’est comme Paris, Paris est très beau la nuit, débarrassé de sa graisse que sont les voitures. J’avais coupé le monde en deux. J’étais tombé amoureux des gens de la nuit", déclame le personnage joué par Jean-Pierre Léaud dans le film culte de Jean Eustache La Maman et la Putain (1973). La nuit est en effet, depuis longtemps, avec la tradition du carnaval au Moyen-Âge, et même avant cela, au temps des saturnales de l’Antiquité romaine, le lieu où les normes du jour se renversent et les conventions se dissipent. Et cette liberté jouissive la rend plus passionnante, subversive et sublime encore que le jour. Une fois les lumières éteintes, on s’affranchit de ses complexes pour laisser place à un autre "moi." 

 

L'esprit fédérateur de la house

 

Dans le théâtre du club, chacun peut devenir celui qu’il rêve d’être, s’inventer une autre identité, un autre genre, un autre métier... La nuit, les êtres sont souvent plus étincelants, parés de vêtements de lumière sublimés par les reflets d’une boule à facette ou de néons futuristes. Les masques tombent ou on en revêt un orné de paillettes. Telles sont les belles leçons du disco et de la musique house, ce courant né au début des années 80 à Chicago, qui revient à la mode grâce au rappeur Drake et à la chanteuse Beyoncé, qui s’en réclament. On doit la naissance de la house à des pionniers de l’ombre, des DJ’s gays et noirs qui officiaient dans les clubs moites de la ville. Ce n’est pas un hasard si c’est à Chicago que la productrice et DJ américaine transgenre Honey Dijon, est née, sous le nom de Honey Redmond (en 1968, selon la légende car elle refuse de signaler son âge). Celle que les clubs, les musées et la mode s’arrachent depuis plus d’une dizaine d’années a grandi dans le berceau d’une musique qui prône la liberté d’être soi, et ce, de manière flamboyante. On sait peu de choses de son enfance et de son background, si ce n’est que ses parents (des Afro-Américains appartenant à la classe moyenne très aimants qui l’ont eue jeunes), la laissent dès l’enfance passer des disques dans leurs soirées à la maison. Pour elle, c'est un moyen de se connecter aux gens.

 

À l’adolescence, ses parents l’autorisent aussi à fréquenter les clubs. Munie d’une fausse carte d’identité, Honey Dijon qui n’a même pas 13 ans, se sent différente et subit un harcèlement scolaire, découvre que les discothèques de l’époque sont de véritables "safe places" pour les personnes issues de minorités, souvent marginalisées. Les noirs, les latinos, les gays et les personnes transgenres y communient sans peur, au son de DJ sets électroniques hypnotiques. Ici, tous semblent heureux, le temps d’une nuit blanche. Comme Honey Dijon l’évoque dans un récent communiqué de presse : "Le secret de la grande musique de danse, c’est la joie. C’est pour cela que le disco a toujours résonné en moi. Même s’il parlait des réalités de la vie, il était aussi exaltant et libérateur. C’est ce que fait la grande musique de danse. Élever et libérer tout en nous faisant réfléchir. Elle prône l’affirmation.

Honey Dijon © Courtesy of Defected Records Honey Dijon © Courtesy of Defected Records
Honey Dijon © Courtesy of Defected Records

"Une très bonne fête, c'est comme le sexe." Honey Dijon

 

Dans ses virées nocturnes de jeunesse qu’on imagine déjantées, l’Américaine rencontre notamment la légende de la house Derrick Carter, qui va devenir son mentor. Après avoir assisté au pouvoir de la musique sur les corps, les cœurs et les esprits dans les clubs de Chicago, Honey Dijon se voue d’abord à une carrière de danseuse et de performeuse, évoluant dans la scène des drag-queens. Mais celle qui collectionne les vinyles – elle en possède plus de 30 000 aujourd’hui – commence très vite à passer des disques dans des soirées dès les années 90, grâce à ses nombreux contacts en tant que danseuse. À la fin des années 90, elle déménage à New York, une autre ville connue pour ses nuits endiablées. Son nom commence alors à attirer l’attention. Dans les années 2000, Honey Dijon joue notamment au bar new-yorkais gay The Cock, connu pour son atmosphère décadente, ses clubbeurs exhibitionnistes et sa faune très mode et people (Christina Aguilera, Boy George et George Michael y sont allés). De quoi faire un plus parler d’elle... La force de la DJ ? Des sélections musicales éclectiques et sans œillères, qui propagent l’esprit hédoniste de la house et du disco tout en flirtant avec le rock, la pop (à condition qu’elle soit émotionnellement profonde) et la techno. Pour l’Américaine qui voue un culte à Grace Jones et à Sade, la notion de genres musicaux est obsolète. L’artiste conçoit ses mix comme des voyages au bout de nuit qui transportent les danseurs dans une sorte de transe salvatrice. Elle explique : "Ce qui fait une très bonne fête, c’est le voyage. C’est comme le sexe : des tempos rapides, des tempos lents, donner aux gens une pause pour reprendre leur souffle, puis les faire remonter."

 

Une artiste proche de Riccardo Tisci, de Nicolas Ghesquière et de Kim Jones

 

Cette vision orgasmique de la musique séduit. Honey Dijon devient très vite la DJ fétiche fétiche de la mode. Hedi Slimane vient la voir jouer. L’artiste fait la connaissance de Riccardo Tisci, de Nicolas Ghesquière et de Kim Jones. Avec ce dernier, elle entretient une relation privilégiée. Bientôt, l’artiste imagine des bandes-son de défilés pour les collections masculines de Dior et de Louis Vuitton. Elle a posé pour Calvin Klein et on l’a aussi vu défiler en février dernier pour Off-White (dont elle a été l’égérie) dégageant une prestance folle dans un costume oversize porté sur une poitrine nue. Des lunettes échappées du futur posées sur son joli nez finissent de lui donner l’allure d’une mutante enfantée par Beyoncé et Grace Jones. Habituée des premiers rangs des Fashion Weeks, l’artiste au charisme stratosphérique, entre glamour "grand soir' et sensualité féroce, a même, lancé, en 2019, sa propre ligne de vêtements, Honey Fucking Dijon, en collaboration avec Comme des Garçons. Un accomplissement pour celle qui dévorait compulsivement des magazines de mode, souvent volés par manque d’argent, adolescente. Les pièces colorées aux imprimés extravagants, taillées pour les clubs et inspirées par les graffitis du New York cosmopolite et effervescent de Jean-Michel Basquiat et de Keith Haring, ne passent pas inaperçues. À son image. 

Le DJ set d'Honey Dijon "Boiler Room x Sugar Mountain 2018"

Une collaboration remarquée avec Beyoncé sur son album "Renaissance"

 

Versatile, Honey Dijon s’évertue à envoyer valser toutes les étiquettes qu’on pourrait lui coller à la peau. Se revendiquant d’artistes qui, comme David Bowie ou Andy Warhol, ont décloisonné les limites entre les disciplines, elle se définit comme une artiste plurielle, se permettant toutes les audaces. Elle compare même le DJ set à la pratique du peintre créant une toile. Son mantra ? "Je refuse de penser en termes de frontières. Les gens ont toujours peur qu’on leur dise non, qu’on ne les accepte pas. Mais la question est : il s’agit d’être accepté par qui au juste ?" Ainsi, l’Américaine peut passer d’un DJ set pour Rick Owens, Hermès, Burberry x Vivienne Westwood, Balenciaga, Narciso Rodriguez ou Givenchy, à des performances pour l’after-party du Met Gala, les CFDA Awards ou Art Basel. Quand elle ne passe pas des disques dans un club culte de Berlin (le Panorama Bar) avant d’enchaîner sur des allocutions au King’s College de Londres ou au MoMA PS1 de New York. 

 

Mais cette richesse créative ne doit pas occulter son travail de productrice hors pair. Honey Dijon figure parmi les crédits de l’impressionnant dernier album de Beyoncé, Renaissance (sorti en juillet 2022), qui célèbre l’esprit fédérateur de la house et la communauté afro-américaine. Elle a également remixé Madonna. Et après un premier album remarqué, The Best of Both Worlds (publié en 2017), la DJ vient de sortir, en novembre, un second opus tout aussi bien nommé : Black Girl Magic. Dans le texte accompagnant ce disque de house vivifiante, Honey Dijon confie : “En tant qu’artiste, surtout en tant que femme trans de couleur travaillant dans la musique, je voulais que l’album soit cash, sans pudeur, brut et honnête. J’ai surtout collaboré avec des chanteurs-auteurs et compositeurs noirs et queer. Ce sont des chansons sur l’amour, la vie, la résistance, la lutte contre l’oppression.” 

La vidéo de d'"It's Quiet Now" (2022) d'Honey Dijon featuring Dope Earth Alien

L’amour de soi, de la musique et de sa communauté est au cœur de ce disque vibrant et chamanique, dont le crédo est ainsi résumé par l’artiste : "Être fidèle à qui vous êtes malgré tout et avoir le courage d’aimer sans peur. N’ayez pas peur, tenez-vous debout, l’amour est un état d’esprit : ce sont des mots que j’utilise dans ma vie de tous les jours et qui sont sur l’album. Ce disque est ma vie." En même temps qu’il provoque un sentiment d’euphorie chez l’auditeur, Black Girl Magic incite à réfléchir à ses propres croyances, à ses choix, à son identité. À se questionner avant de s’affirmer. Et c’est là toute la magie d’Honey Dijon dont le pseudo évoque un mélange de douceur et d’une saveur plus épicée, corsée. La nuit lui appartient. Mais ce n’est le seul terrain de jeu de celle qui a déjà samplé un discours de Martin Luther King sur fond de sonorités techno dans l’un de ses sets. L’agitatrice, qui n’hésite pas à prendre la parole pour sensibiliser le public à la réalité de la transidentité (loin des clichés), entend aussi changer, à sa manière, le monde. Pour que celles et ceux qui l’écoutent osent également être eux-mêmes. De nuit, comme de jour. 

 
"Black Girl Magic" (2022) d’Honey Dijon (Classic Music Company), disponible sur toutes les plateformes.